Myriam Beaudoin - Livres
   

 

Un petit bruit sec

Éditions Triptype, 2003

« Les gens ont fait le choix de te ranger pour toujours dans un cercueil étanche et insonorisé. Moi je te propose un nid de feuilles tout près de la vie qui jase. Installe-toi. Vois comme je t’écris, papa. Ne t’arrête pas au décès qui n’a plus d’importance. Entre avec moi dans le pays handicapé par la sécheresse, dans la villa blanche rue des bougainvillées, saisis ta Lucia, repartons tous à bord du ferry, for ever sur le ferry… »

 

 

Revue de presse

VOIR Outaouais

La Tribune

Visages

La Presse

La Voix de l'Est

 

 

VOIR Outaouais

Josée Brodeur

Écrire le plus que vif

Une jeune femme qui vient de perdre son père, décédé subitement, emporté par un cancer foudroyant, fait état de ce qui se passe autour d’elle depuis le tragique événement. Elle parle volontiers et abondamment de ses sœurs, de sa mère et de leurs proches alors que la poussière retombe autour d’eux comme l’hiver de gros flocons de neige, au ralenti.

En fait, le récit de la narratrice se donne en deux temps qui s’enchevêtrent : quelques pages pour faire la chronique du quotidien et pour se raconter librement; quelques pages pour s’adresser au père comme s’il était toujours vivant; et ainsi de suite. Alors que le premier récit demeure plutôt descriptif, le second se veut résolument intime.

Avec son premier roman, Un petit bruit sec, Myriam Beaudoin se place tout à la fois sous les lumières et dans l’ombre de Christian Bobin. Si l’écrivaine fait appel dès le départ à ce dernier par une épigraphe tirée du livre Ressusciter, l’ensemble de son roman fait plutôt penser au superbe La plus que vive, que Bobin a écrit après avoir perdu sa femme, elle aussi disparue trop rapidement. «C’est la première fois que je le vois muet au milieu d’une foule», confie-t-elle tendrement alors qu’elle pense à l’enterrement. Ainsi, la narratrice revient sur la visite au salon funéraire, imagine l’embaumement, évoque les derniers moments de la vie du père et la terrible progression de la maladie. Les jours et les semaines se suivent. Retours en arrières. Diagnostic. La mort laisse un grand vide.
Touchante, la jeune femme exprime avec beaucoup de nuances la peine qu’elle porte de même que son refus de voir son père parti irrémédiablement. En fait, son désarroi s’explique doublement puisque son père, avant de mourir, la charge d’une importante tâche : écrire le livre qu’il n’aura jamais pris lui-même le temps de faire.

Un petit bruit sec se ferme sur un court chapitre dans lequel la narratrice rappelle l’époque où le père était consul dans un pays d’Afrique de l’Ouest, «l’un des pays les plus pauvres du monde, celui qui est traversé par le fleuve Niger» et qui porte dans son cœur «la ville mystérieuse». Elle évoque ainsi le dernier voyage de son père, au sens propre, et poursuit le projet d’apprivoiser ce qu’elle appelle sa voix de papier. Myriam Beaudoin s’est-elle inspirée d’une mort véritable ou s’agit-il d’une mort imaginée? L’effet, souvent juste et sincère, n’en est pas moins crédible…

En ces temps où nous nous sentons mortels…

La jeune auteure n’en est qu’à son premier roman, mais l’énergie et l’émotion qui s’en dégagent montrent une maîtrise et un talent certains. Myriam Beaudoin a collaboré au recueil de nouvelles Métamorphoses (L’Instant même, 2000), et signe maintenant son premier roman, Un petit bruit sec, qui fait littéralement vivre la mort, en nous épargnant tous les clichés. Titulaire d’une maîtrise en création littéraire, elle a rédigé une thèse sur l’écriture du deuil, et s’attaque de nouveau à ce sujet très personnel, qui nous touche tous un jour ou l’autre, soit la perte d’un être aimé. À lire en ces temps où nous nous sentons mortels…
Dans la première partie du roman, la narratrice raconte la mort lente de son père, décédé d’un cancer des poumons. L’auteure réussit talentueusement à faire vivre le drame derrière ce rideau, cet écran de verre que l’on dresse devant soi, devant ses yeux, lors d’un décès, afin peut-être de se protéger, simplement.
Myriam Beaudoin invite à la lecture de la correspondance – à sens unique – de la narratrice avec son père décédé, et qui cherche ainsi à le retenir pour l’empêcher de partir tout à fait, parce qu’elle refuse que sons père ne devienne qu’un souvenir, une simple pierre au cimetière ou quelqu’un que l’on oubliera.
Malgré le sérieux et la gravité du sujet, l’écriture reste épurée et sobre, et évite surtout le sujet de la mort à gros traits gras, mouchoirs en mains et crises de larmes hystériques. C’est plutôt la simplicité et le réalisme du style de Myriam Beaudoin qui accroche, qui vient éveiller chez le lecteur les souvenirs de cette mort, que tous souhaitons un jour ne jamais avoir vécue.

L’influence du monde

À la fin de son roman, Myriam Beaudoin invite à la suivre sur les traces de son enfance, relatant une de ses excursions avec sa famille, alors qu’elle vivait en Afrique. L’auteure a d’ailleurs habité longtemps à l’étranger, dont une grande partie de son adolescence au Rwanda et au Mali. Le fait d’avoir grandi au sein de différentes sociétés et cultures lui a apporté beaucoup, à sa réflexion comme à son écriture.
Dans la deuxième partie du roman, l’écriture est imprégnée de ce rythme ralenti par le soleil, cette démarche lente mais légère, si particulière, qu’ont les habitants de cette Afrique. Et le lecteur se retrouve lui aussi par cette chaleur, à bord du ferry qui sillonne le fleuve. « C’est comme si je ne pouvais pas terminer le roman sans mettre un peu de l’Afrique ». Et pour la narratrice, il s’agit d’une vie où la mort n’existe pas, d’un « bonheur extraordinaire sur un continent extraordinaire ». En somme, elle nous transporte.« Je sais que les gens verront la douleur, mais j’espère qu’ils se souviendront de l’amour, de l’espoir de pouvoir rester avec ceux qu’on aime. Dans ce roman, j’ai lutté pour que les gens se souviennent de cet amour, qu’ils en parlent . »



La Tribune

Émilie Côté

Le deuil à travers l'écriture

Myriam Beaudoin signe Un petit bruit sec, un premier roman émouvant qui traite d’un sujet délicat vécu par le commun des mortels; le drame intérieur relié à un deuil.


Par l’entremise de lettres qu’elle écrit à son défunt père, le lecteur est invité à vivre le drame des coulisses. Cette correspondance à sens unique sert de bouée à la protagoniste, celle-ci se convainquant que son papa est encore là, par `sa voix de papier` comme elle le dit sui bien.
Refusant de le laisser partir, elle tente de le raccrocher à la vie. « Les gens ont fait le choix de te ranger pour toujours dans un cercueil étanche et insonorisé. Moi je te propose un nid de feuilles tout près de la vie qui jase ».
Cette utilisation de l’écriture dans l’écriture illustre parfaitement l’échappatoire que les mots peuvent permettre. « L’écrit permet de vivre les étapes du deuil, autant dans le déni que dans la lucidité », explique l’auteure.

Les vraies choses

Myriam Beaudoin est native de Sherbrooke. Elle a vécu de 11 à 18 ans en Afrique et elle a passé du temps au Brésil et en Espagne. « J’aime écrire sur ce que je vois et ce que j’entends. Je me retrouve davantage dans le réel que dans la fiction », décrit-elle.
Curieuse du comportement humain et du pourquoi du comment, l’auteure tend à provoquer et à dénoncer les tabous, tel elle le fait avec le deuil dans Un petit bruit sec. « La mort arrive tous les jours. Il faut dire ce qui est difficile à travers elle pour pouvoir mieux l’accepter. À travers l’écriture se fait un partage. Les lecteurs se sentent moins seuls dans leur chagrin », remarque-t-elle.

Comme la mort qui survient soudainement, le roman est construit de façon linéaire à travers des lettres qui sont rédigées à l’endroit de son père déjà décédé. « Cela permet de se rapprocher du défunt sans censure », explique la créatrice littéraire.

Dans la seconde partie du roman, un retour à la vie se substitue à la mort. L’histoire se poursuit en Afrique. Ce n’est pas étranger au fait que Myriam chérit l’ouverture à d’autres cultures. Titulaire d’une maîtrise en création littéraire, elle enseigne d’ailleurs le français au sein de la communauté juive orthodoxe à Montréal. Dans cet univers relativement fermé et intime, Myriam est donc parvenue à s’infiltrer et à étancher sa soif de curiosité. « J’affectionne l’exotisme et l’étranger », souligne la globe trotteur.






Visages

Isabel Tardif

Signal d’un départ...

Le petit bruit sec, celui de la mort qui frappe, revêt une sonorité différente pour chacun. S’associe à une image toute personnelle. Réelle ou imaginaire. Douloureuse ou libératrice. Le petit bruit sec évoqué par l’auteure Myriam Beaudoin dans son premier roman est le signal d’un départ, celui du père, mais aussi d’une course contre l’oubli.
Lorsque le corps meurt, le cirque du rituel débute, puis se termine. Le rideau tombé, plus question de faire illusion à la scène. Il faut maintenant passer à autre chose, refaire sa vie. Mais la fille du père, narratrice du récit, refuse d’oublier cet homme à qui elle vouait une admiration immense, et adopte l’écriture comme langage pour lui parler à travers la disparition, consigner les moments qui ont précédé et suivi la maladie, sa mort. Dans une écriture très poétique, riche et enveloppante, l’auteure nous guide sur le chemin du deuil en laissant « la fille du père » commenter des polaroïds de moments familiaux, et écrire des lettres afin de préserver sa mémoire, l’empêcher de disparaître totalement : « Dis-moi combien de temps tu vas t’entêter à rester mort. Je ne supporte plus ce vide autour de moi, et moins encore le mystère de ton exil. Tu dois me dire ou tu te caches, pourquoi tu ne reviens pas. »
Il faut lire ce court roman d’une couverture, à l’autre, sans interruption, pour s’abandonner et se laisser bercer par les mots de Myriam Beaudoin. Parfois sombres. Souvent touchants. Toujours justes. Un superbe roman.






La Presse

Suzanne Giguère

De petites griffes d’encre

Nous entrons dans ce monde du fleuve, jardin humide qui vibre d’insectes et royaume boueux sur lequel le commerce transite d’un pôle à l’autre du pays? Il s’agit du dernier voyage avec le Consul. Nous l’ignorons parfaitement. C’est merveilleux. Juin vient de commencer. Une voix de femme évoque le souvenir heureux d’un ferry qui glisse sur le fleuve Niger. Elle a 15 ans. Fille de diplomate, elle vit avec sa famille dans un pays du Sahel.
Dix ans plus tard, assise à sa table, elle tente de conjurer le désastre de la mort brutale, inattendue de son père, grand voyageur et amoureux de la vie. Cette mort produit « une souffrance suffisamment colossale pour faire un livre ». Le cœur serré, prostrée dans la douleur, la narratrice d’Un petit bruit sec affronte « la grosse masse noire du deuil ». Dans une écriture brève et hachée qui rappelle celle des livres de Marguerite Duras, elle suit la progression de l’inexplicable, depuis la maladie jusqu’à la mort. « Le passé assaillant ramène le père dans des petits intervalles coupants. » La séparation vécue dans le présent se répand dans le cri.
La douleur née de l’arrachement se manifeste d’abord par un sentiment de colère et de refus : « Sais-tu qu’il y a encore des gens qui ne savent pas que tu n’es plus là? Je te le répète, tu dois revenir et remettre ta mort à bien plus tard. Je te rappelle que tes projets sont inachevés, que ton livre n’est pas écrit… Le futur est invraisemblable sans toi et tu le sais. » Quand arrive le 31 décembre, l’absence se fait cruellement sentir pendant ces jours de réjouissances. Tout comme le premier anniversaire inscrit au calendrier avec « de petites griffes d’encre » , qui est marqué par l’impossibilité de la joie : « On ne sait pas comment se préparer à un tel jour… on sait que pour la première fois on ne pourra pas lui parler. »
Sans la joie, la gravité n’apparaît que lourdeur. Dans l’attente d’un nouveau sursaut de vie, la narratrice retourne vers l’Afrique de son adolescence, en ces années d’insouciance où elle faisait avec son père de longues promenades à cheval dans les « clairières remplies de lumière verte ». Le rappel de ce « bonheur extraordinaire dans un pays extraordinaire » recouvre d’une très fine, d’une très légère rosée l’intensité de la peine. Il permet un soudain élargissement de la vue.

La vie, l'écriture

« Il faut que la vie se brise ou se bonze »,écrivait Kierkegaard dans son Journal. Les mots servent aussi à cela, à recomposer une présence invisible des disparus. À les héberger dans notre mémoire. « Je continue d’écrire afin de laver les grosses tâches de l’oubli qui s’installent un peu partout autour de moi. » En mettant un peu de lenteur dans la lecture de cette phrase, on peut entrevoir un vieux proverbe africain qui dit qu’un mort n’est jamais mort tant qu’un vivant se souvient de lui.
La mort prend les formes d’une rencontre, d’une musique, d’une odeur ou d’un rêve dans Un petit bruit sec. Le Requiem inachevé k.626, « la musique préférée que mon père écoutait la nuit », s’infiltre partout dans le roman. Avec son alternance de clartés et de passages sombres, l’œuvre de Mozart, pénétrante, ajoute une note déchirante au roman de cette jeune auteure de 27ans.
Un roman rempli de promesses.






La Voix de l'Est

Anne Normand

Au nom du père


Au cœur du court récit, la mort du père, homme autant adoré qu’admiré?
C’est pour laver les grosses taches de l’oubli qui s’installent autour d’elle qu’elle prend la plume. Mais aussi, parce qu’elle ne peut faire autrement : même les voyagent ne réussissent pas à lui procurer la paix souhaitée. J’ai alors compris que peu importe où je serais, ton décès me harcèlerait jusqu’à ce que j’en fasse un livre.
Ajoutons : un très beau livre… mais aussi un livre noir, difficile, presque violemment dérangeant.
Myriam Beaudoin raconte sans les enjoliver la foudroyante maladie, la déchéance physique d’un corps rongé par le cancer du poumon, la vie qui s’amenuise, l’horrible agonie, et enfin la mort, le cadavre, méconnaissable dans la tombe, l’impossible deuil qui s’en suit…

Une écriture envoûtante

Peu de répit dans le déchirement, on l’aura compris, si ce n’est dans l’évocation du passé, des années AVANT la maladie, quand le père travaillait comme consul dans les pays ensoleillés du Sahel. Ces pages de bonheur lumineux, marquées du sceau d’une forte complicité père-fille, comptent certainement parmi les plus envoûtantes du roman.
Envoûtantes oui – car il y a ici on souffle, un rythme, une musique dans l’écriture qui viennent constamment nous chercher, même lorsque l’intérêt pourrait se relâcher. On pense à la fois à Anne Hébert et à Marguerite Duras.
Myriam Beaudoin : retenez bien ce nom. Une nouvelle auteure est née.


 

 

 

 


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